Publié le 12/08/2010 à 15h35 /

La Russie flambe, le prix des céréales aussi !

// Le marché des céréales a connu un véritable bouleversement sous l'impact de conditions climatiques particulières dans l'Union européenne et dans le bassin de la Mer Noire. La spéculation a fait le reste

Illustration de l'extrême volatilité du marché céréalier international, les prix des céréales se sont envolés ces derniers jours Aux facteurs climatiques, tels que la sécheresse en Russie, s'ajoutent des considérations économiques ou purement financières, voire spéculatives. Voici quelques éléments de conjoncture pour tenter d'y voir plus clair
1 Révision à  la baisse des estimations de stocks La hausse des prix du blé, ricochant sur les autres céréales, a d'abord été déclenchée sur le marché français par la révision profonde des estimations de stocks de report de blé de fin de campagne, passant en trois mois de quelque 4 millions de tonnes (Mt), pléthore, à  2,6 Mt, un niveau simplement moyen.
À l'origine de cette réduction, une augmentation sensible des exportations vers les pays tiers, établissant pratiquement un record à  9,8 Mt, et la confirmation d'une progression des utilisations par les fabricants d'aliments du bétail.
La fin de campagne s'est donc révélée beaucoup moins chargée qu'on ne le prévoyait initialement, tandis que les craintes de baisse de rendement se renforçaient avec la sécheresse et la canicule. Les cours, stagnant jusqu'alors à  bas niveau, se redressaient à  partir de juin.
Le mouvement haussier devait s'accélérer brutalement et passer au niveau international, avec la grave dégradation des conditions climatiques en Russie, en Ukraine et au Kazakhstan, grands pourvoyeurs du marché mondial. Moscou vient à  nouveau de revoir à  la baisse ses prévisions de récolte de céréales en 2010, les évaluant à  70-75 Mt, contre 95 Mt début juillet. Au Canada, ce n'est pas la sécheresse qui a pénalisé environ 20 % de la récolte, mais les excès de pluies.
2 Belle récolte américaineL'Union européenne (UE) n'a pas échappé non plus aux caprices climatiques et les dernières estimations font état d'une production communautaire comprise entre 126 et 129 Mt, contre 138 en 2009. En revanche, les États-Unis présentent une belle récolte, en volume et en qualité, et se disposent à  compenser les défaillances du bassin Mer Noire auprès des pays importateurs. L'UE et notamment la France, malgré les baisses de récolte, espèrent bien aussi rester présentes sur le marché mondial. D'ores et déjà , les grands acheteurs cherchent à  se couvrir devant la baisse des disponibilités mondiales (le CIC, le Conseil international des céréales, a abaissé de 13 Mt, à  651 Mt, ses prévisions de production). L'Algérie a déjà  acheté 300 000 t de blé d'origine probablement française, après 400 000 t en juin, et l'Égypte multiplie ses appels d'offres. dont les deux derniers ont été remportés par la Russie.
3 La Russie suspend son exportationAprès avoir remporté les deux derniers appels d'offres égyptiens de 180 000 t, la Russie par la voix du Premier ministre, Vladimir Poutine, a annoncé, jeudi 5 août, que son pays allait appliquer un embargo temporaire du 15 août au 31 décembre sur les exportations de blé et de produits dérivés à  cause de la sécheresse qui frappe le pays. La Russie, troisième exportateur mondial de blé, est touchée depuis début juillet par une canicule sans précédent notamment dans l'Ouest du pays. « Il faut empêcher l'inflation des prix intérieurs et également sauver les têtes de bétails », a justifié Vladimir Poutine qui a annoncé une aide de 35 milliards de roubles (890 000 euros) destinée aux producteurs de céréales. En conséquence : les prix mondiaux du blé devraient continuer de grimper. Mercredi 5 août, sur le marché à  terme de Chicago, le cours du boisseau de blé meunier a atteint 7,29 dollars, soit une hausse de 50 % depuis la fin du mois de juin.
4 Pas de pénurie en vueLe bouleversement du marché par rapport à  l'an dernier se traduit donc logiquement par une hausse des prix mondiaux, attisée par une spéculation inévitable dans un tel contexte.
Sur le marché français, cette hausse jusqu'à  200 €/t rendu port de Rouen est d'autant plus impressionnante qu'elle survient brusquement après une campagne de prix excessivement bas (jusqu'à  108 €/t en mars dernier). Rappelons qu'en 2007/2008, les cours étaient montés jusqu'à  280 €/t. Cependant, malgré l'incontestable diminution de la moisson mondiale 2010, celle-ci laisserait, selon le CIC, un stock de report de 192 Mt, le deuxième plus élevé de ces cinq dernières années. On n'en est donc pas à  la pénurie, notamment en France où la perspective de récolte autour de 35,5-36 Mt se situe dans une bonne moyenne.
5 Effet dominoLa hausse des cours du blé a été suivie en France par celle des autres grandes céréales, accompagnée d'un renversement de la hiérarchie des prix entre elles. Ainsi le mais, qui avait résisté durant la dernière campagne à  la baisse des céréales à  paille, gràce à  un bon courant de vente en direction de nos partenaires européens, est repassé aujourd'hui sous le prix du blé, ce qui peut lui redonner une meilleure compétitivité auprès des fabricants d'aliments du bétail, mais ce qui le rend plus sensible à  la concurrence sud-américaine.
Le renversement de tendance le plus spectaculaire concerne l'orge. À la réduction des surfaces semées en France s'est ajoutée une baisse des rendements. La récolte d'orge subirait une chute par rapport à  celle, pléthorique, de 2009. Chute partagée par celle de l'origine Mer Noire, ouvrant donc le marché d'exportation à  l'orge française.
Dès lors, les prix de l'orge qui n'avaient pu atteindre celui de l'intervention durant la dernière campagne, flambent. Entre juin dernier et début août, la cotation de l'orge fourragère rendu port de Rouen est passée de 93 à  185 €/t ! Mais il y a dans les silos d'intervention européens 5 Mt d'orge dont la remise sur le marché, pour calmer les prix, apparaît inévitable. En tout cas, elle est vivement réclamée par les industriels de la nutrition animale.
Quant aux organisations agricoles européennes COPA et Cogeca (lire aussi ci-dessous), elles voient dans la situation actuelle l'illustration d'un « marché ne fonctionne pas correctement ». Elles demandent donc aux décideurs politiques européens « d'oeuvrer pour une PAC d'après 2013 forte, qui garantisse la sécurité alimentaire et réponde à  la volatilité croissante sur les marchés ».

Prix de la baguette : halte à  la désinformation En France, lorsque l'on évoque les incidences - réelles ou supposées - de la hausse du cours du blé, la très médiatique question du prix de la baguette refait systématiquement surface sur les ondes ou dans les colonnes des journaux. Dans un communiqué du 6 août, la FNSEA déplore que l'on pointe du doigt une nouvelle fois les agriculteurs : « N'affameraient-ils pas la population ? Cessons d'avoir des discours simplistes toujours au détriment des consommateurs et de ceux qui les nourrissent ! », demande la FNSEA. La centrale syndicale majoritaire rappelle que le prix du blé ne représente que 5 % de celui du pain, une part qui n'augmente pas. Et de souligner que « l'argument des prix agricoles ne s'applique qu'à  la hausse » : effectivement, la chute de 40 % du prix du blé en 2009 n'a absolument pas engendré de baisse du prix de la baguette !

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